Retour sur le présentisme

Publié le par Réflexion contemporaine

Le terme de "présentisme" renvoie à une attitude adoptée par l'individu occidental depuis une poignée de décennies. Ce terme s'oppose aux notions de transmission et d'héritage d'une part, de prévoyance et de projet d'autre part. Il caractérise le comportement contemporain dans la mesure où règne en Occident un certain culte de l'immédiateté et de la satisfaction des désirs indifférenciés. Le présentisme signale un déplacement opéré au niveau moral et culturel, qui amène l'individu à compter non plus sur les forces léguées par son passé historique mais sur les potentialités offertes à portée de sa main par l'actualisation de tout état de choses. Autrement dit, on peut attribuer le versant positif du présentisme à l'abondance des offres immédiates de satisfaction du désir dans notre société, mais on peut en déceler le versant négatif en l'interprétant au sens du supplice de Tantale.

A défaut de le savoir d'un point de vue théorique, chacun est en mesure d'expérimenter le caractère sempiternel du désir qui ne se laisse jamais abolir définitivement dans tel ou tel objet. Revenant toujours à la charge, l'instance désirante de l'être humain a besoin de l'offert du présent et s'y rive sans médiation si cela lui est possible. Or, dans une société de consommation telle que la nôtre, cela est possible. La médiation, qui relèverait alors de catégories éthiques, d'intérêt pour le passé, et de responsabilité pour l'avenir, n'est aucunement appelée à s'introduire entre le désirant et l'objet du désir. La ruse de la consommation consiste à orienter le désir vers tout ce qui peut lui est proposé, et la stratégie fonctionne tant que la matière dont elle a besoin demeure à disposition. Voilà pourquoi la situation du citoyen-consommateur se rapproche de celle de Tantale, dont le regard ne saurait se détacher des mets qui sont à portée de lui, tant son désir s'y trouve sollicité sans jamais pouvoir être finalement satisfait.

Le défaut de médiation qui caractérise l'essence du rapport désir-objet provoque un abandon d'intérêt à l'égard d'autres choses, qui réclameraient quant à elles patience et détours divers. En tant que ce rapport d'immédiateté lie un individu à l'objet sur lequel il se focalise, la communauté (toujours médiée par diverses complexités historico-morales) est reléguée à un rang second, comme si sa nature d'arrière-plan (ou fondement) lui ôtait son importance vis-à-vis de l'aspect consommationnel. Le présentisme peut donc être qualifié d'hérésie historique, puisqu'il prend un aspect particulier de la société pour son tout. L'énergie dépensée à la satisfaction des désirs présents affaiblit l'énergie historique par laquelle la société devrait conduire sa barque sur la mer du possible. Et la patience nécessaire à nourrir l'espoir de la communauté demande une force trop importante pour un agglomérat d'individus occupés à oublier l'importance de l'histoire au profit du toujours-plus de leur consommation.
Publicité

Publié dans polémique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
B
<br /> La thèse du présentisme peut se discuter si on considère qu'on peut repérer de nouvelles formes de futurisme. Voir par exemple un article intitulé "Développement durable : du récit d’un projet<br /> commun à une nouvelle forme de futurisme ?", http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=ACO_102_0111<br /> <br /> <br />
Répondre
V
Réductionnisme historique et contingence des offertoires libertaires, perte du sens de la non originarité de l'être-là-jeté-dans-le-monde et oubli du présent comme originairre absolu, tout est déjà, de manière prophétique, dans cet article. <br /> Mais laissons les choses s'avachir sous nos pieds pour ne laisser que Dieu seul comme Maître des destinées. <br /> <br /> Vivien Hoch.
Répondre