Laïcité et idolâtrie

L'idéologie du laïcisme nous appelle inévitablement à réfléchir en amont sur les conditions de possibilité d'un monde sans Dieu. Bien entendu, il n'y a pas lieu de caricaturer la volonté laïque républicaine pour en faire une sorte d'athéisme conquérant qui bafouerait toute notion du sacré. Il s'agit d'être plus subtil et d'accepter la complexité de ce phénomène d'ordre politique.
L'ambition du principe de laïcité est la suivante: reléguer au privé le domaine des croyances religieuses afin de préserver la communauté d'influences extra-politiques. Défini comme cela, le projet laïque laisse découvrir une neutralité qui constitue son essence même. L'Etat doit demeurer neutre au point de vue religieux, et ce dans le but ultime d'éviter les conflits meurtriers que sont les guerres de religion.
Pour autant, la neutralité revendiquée par le principe de laïcité ne va pas sans poser problème au cours de son accomplissement, comme structure de la société. D'une part, la religion qui fut auparavant celle de l'Etat se voit dépossédée de son rôle régisseur, au risque que la population y perde la part principale de son identité collective et de son unité spirituelle. D'autre part, la place vacante qu'occupe désormais l'officialité religieuse se rend disponible aux lois de la concurrence, voire de la conquête. S'il est entendu qu'à l'évidence, l'homme ne se nourrit pas que de pain.
Du point de vue croyant - auquel la société laïque ne tient souvent pas assez compte -, ce n'est pas la religion en tant qu'instituion qui prime mais la religion en tant qu'offrant le Salut et, plus généralement, en tant qu'elle permet à l'homme de se tourner vers Dieu. Par l'effacement du domaine religieux dans la sphère publique, ce n'est autre que le nom de Dieu même qui se trouve évacué. Jadis placé au-dessus de toutes souverainetés et lois humaines, ce Dieu devient tabou, relégué au secret des chaumières closes.
Cela va-t-il de soi? Qui occupe désormais la première place, celle qui revenait autrefois à Dieu? La politique, humaine trop humaine, n'y parvient pas. Le caractère éphémère des mandats et la vindicte portée contre les politiciens le montrent assez. Mais l'homme sait qu'il n'est pas tout-puissant, et qu'il ne mérite pas qu'on s'agenouille devant sa bonté. Alors il adore piètrement les idoles du monde: l'argent, le bel objet, ou telle ou telle cause idéologique. Le monde est à présent placé par les hommes au-dessus du divin dans la hiérarchie des êtres. Et comme le disait Maritain: "Nous payons tribut aux faux dieux chaque fois que nous nous courbons devant le monde."
Le monde n'a pas toujours connu son Dieu: il a fallu que Celui-ci se révèle (par les prophètes au peuple hébreu puis en son Fils au monde entier). Et avant que la foi ne s'installe durablement, les hommes étaient soumis à des formes d'idolâtrie diverses qui, si elles paraissent aujourd'hui archaïques, ne sont pas tant éloignées de l'idolâtrie moderne, de son nouveau visage.
Positivement, cela prouve que le message de Dieu se renouvelle sans cesse, parce que les hommes sont encore pris dans le besoin de le recevoir. Autrement dit, la Parole sacrée ne s'est pas tue elle-même dans l'âge dit "sécularisé" mais continue de retentir dans toute sa nouveauté et de s'offrir aux bonnes volontés qui désirent l'entendre.
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