De la révolte en démocratie

Publié le par Réflexion contemporaine












La société, en principe, vit contre les formes plus instinctives d'un lndividualisme barbare. En elle s'unissent hommes et femmes pour former bon gré mal gré ce qu'on appelle une "communauté". Or, pour qu'une société demeure stable, sécurisante et simplement "vivable" (souhait normal des membres qui la composent), il faut que le plus grand nombre soit mû par une bonne volonté, consistant à agir en fonction de l'intérêt collectif (qui se répercute comme de par nature sur l'intérêt personnel). Mais certains faits sociaux entraînent les citoyens à se révolter.


Il faut donc poser la question suivante: non pas "qu'est-ce qui pousse les hommes à se révolter aujourd'hui?" (n'appelant qu'une série de réponses plus ou moins subjectives), mais "quels genres de faits méritent en général la révolte?"
En effet, on ne se révolte pas pour tout et n'importe quoi. On se révolte parce que quelque chose dans l'ordre de la société appelle la révolte comme réponse adéquate. Ce quelque chose mérite en soi une réponse de révolte, dans le sens où il apparaît comme inacceptable, inadmissible, au point extrême où l'on ne peut plus faire autrement que de se révolter contre.
Au vu de l'histoire, les révoltes célèbres et pérennes s'accomplissent en fonction des principes de justice et de liberté. Lorsqu'une société bafoue le droit humain fondamental à la justice (bien commun) ou / et à la liberté (volonté existentielle), les individus se regroupent et se révoltent pour mettre à mal, voire renverser le pouvoir établi, jugé oppressif et arbitraire. L'arbitraire est un critère décisif de révolte, parce que la justice qui a besoin d'une loi à vocation universelle ne sait pas tolérer l'implication singulière de tel ou tel bon vouloir.
Ainsi, notre république démocratique trouve ses racines dans le paroxysme de la révolte, la Révolution française qui guillotina le Roi. La société française s'enracine dans un idéal de justice et de garantie de la liberté qui demeure au fondement de ses institutions étatiques. Évidemment, nul ne saurait contester l'imperfection du projet dans sa réalisation effective, mais rares sont ceux qui refusent d'admettre le caractère irréductible de la distance entre tout idéal et son effectivement-réalisé.

Pour autant, - et ce indépendamment du contexte de crise actuel - les gens ne cessent pas de se révolter, d'appeler à la révolte et d'entretenir la flamme de la rébellion par la mise au jour de ses potentielles causes. Si le fait qu'un régime injuste et liberticide est admis comme digne de révolte, comment penser la révolte dans un régime constitué sur des fondements inverses, tels que ceux mis en exergue par la République française? Liberté, égalité, fraternité: quels mots d'ordre plus idéaux encore pourraient être trouvés en faveur d'une société enfin juste et populairement acceptable?
La situation de l'homme révolté est-elle celle du mythe de sysyphe qui, venant de gagner sa cause doit se remettre aussitôt au dur labeur de sa lutte? Mais notre société mérite-t-elle l'affront de l'homme révolté? Question plus dérangeante encore: l'homme révolté mérite-t-il la société dont il fait l'objet de sa révolte, inlassablement?

La démocratie, parce qu'elle fait le pari commun de l'ouverture et de la confiance en l'homme-citoyen, laisse la place à l'arbitraire non plus d'un chef mais d'un peuple. Et le lien par lequel doit pouvoir se souder la communauté se trouve en conséquence constamment fragilisé.
Si l'on demande au révolté où devra mener sa lutte, il répondra sans doute de grandes théories, assuré de leur bien-fondé. Ce faisant, le révolté oublie jusqu'à l'ivresse le principe d'incertitude indéfectible du devenir-historique. Là se trouve le principal danger dénoncé par les défenseurs du "système". Leurs arguments partisans sont pareillement douteux, mais on doit leur faire crédit de prôner un certain agir moral (ou "bon sens"), rappelant à chacun le rôle qu'il doit maintenir afin que la communauté ne cède pas à l'individualisme barbare du pré-social. Par exemple: "l'étudiant doit étudier", or, il se révolte; "le travailleur doit travailller", or, il se révolte; "le prêcheur doit prêcher", or, il se révolte, etc.
Nous ne voulons donc pas dire "qu'il n'y a aucune raison de se révolter", puisque nous ne posons pas ici la question des "raisons" de la révolte; mais nous voulons manifester l'impasse sur laquelle débouche l'attitude contemporaine de l'homo democraticus. Nous espérons que ce dernier ne se transforme pas, sous couvert de "révolte", en enfant capricieux (parce que pourri gâté) qui se réveillera un jour dans un monde adulte, grevé de dangers auxquels il ne saura plus s'adapter. 
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Publié dans politique

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